Une nuit dans le désert

17 mai 2010

L’une des plus belles choses que l’on puisse faire à Tombouctou est sans aucun doute de s’enfoncer dans le désert à dos de dromadaire.

Je demande donc à Papi de m’organiser une nuit dans un campement touareg. Pour 15’000 francs CFA, l’affaire est conclue.

Vers 17 heures, un touareg m’attend à la sortie de la ville, là où commence le désert.

De manière étonnante, la perspective de partir dans les dunes m’enchante autant qu’elle m’angoisse. J’ai peur de la soif, de la chaleur, du sable.

Le touareg fait s’assoir le dromadaire et m’invite à monter. Je ne peux plus reculer. Déjà la bête se relève dans un mouvement assez désagréable qui me fait basculer vers l’arrière, puis vers l’avant. Nous partons.

Pour avoir été autrefois un assez bon cavalier, je dois dire que monter sur un dromadaire n’a rien à voir avec l’équitation. Perché sur la bosse, j’ai du mal à suivre le mouvement de l’animal. Je ne comprends pas le rythme des foulées, je me crispe comme un débutant. Un vrai novice.

Après quelques foulées, mon corps se fait à la marche et mon esprit peut enfin s’envoler dans le décor. Tout autour de moi, une vaste étendue de sable et d’arbustes s’allonge à perte de vue. Face à un tel spectacle, mes yeux se plissent de plaisir, tandis que ma bouche s’agrandit d’un sourire béat.

Quelques chèvres tentent d’attraper les rares feuilles qui ornent les arbustes. «Vous avez des chèvres en Europe?», me demande mon chamelier. «Oui, nous en avons.» «Et des moutons?» «Aussi.» «Et des vaches, vous avez des vaches?» «Oui.» «Mais qu’est-ce qu’elles mangent?»

La question m’interpelle. A voir le spectacle qui se déroule devant mes yeux ahuris, j’aurais plutôt tendance à m’interroger sur ce que les vaches trouvent à manger à Tombouctou. «Elles broutent de l’herbe. Nous avons beaucoup d’herbe.» Le chamelier fronce les sourcils: «Ah oui, je comprends. Mais vous n’avez pas de dromadaire?» «Non, nous n’en avons pas.»

Voilà que je me fais interroger sur ma vie! Paradoxe hallucinant puisque je suis journaliste et que sa vie de nomade demeure pour moi un mystère fascinant. Je tente d’inverser la situation: «Et ici, que mangent les vaches?» «Elles mangent les arbustes que tu vois là!» Question idiote, réponse évidente! Ce n’est pas en menant ce type d’entretien que je vais gagner le prix Albert Londres

Alors que le silence s’installe à nouveau, nous arrivons devant une vaste dune. «Voilà la porte du désert. C’est ici que les caravanes nomades déposaient leurs marchandises autrefois. A cette époque, les touaregs avaient peur de rentrer dans la ville, alors ils n’allaient pas plus loin. Moi-même lorsque j‘étais petit, j‘avais peur d’entrer dans Tombouctou.»

«Et aujourd’hui?» «Aujourd’hui, tout a changé. Nous sommes obligés d’aller en ville pour nous approvisionner et pour vendre ce que nous fabriquons.» Justement, que vendent les touaregs? De quoi vivent-ils?

«Chaque année, je pars une fois vers les mines de sel de Taoudenni. Le trajet dure entre 15 et 20 jours. J’en rapporte des barres de sel que je vends à Tombouctou. Par ailleurs, je fabrique des sacs et des ustensiles en peau de dromadaire, des couteaux touaregs ainsi que toutes sortes d’objets. Mais la vie d‘un touareg s’articule surtout autour de ses animaux. Nous devons nous occuper d’eux en permanence et nous déplacer régulièrement vers des zones où il y a de l’eau et des végétaux pour les nourrir.»

Après deux heures de marche, nous arrivons au campement. Quelques tentes en peau de dromadaire sont montés au milieu du désert. Dans le sable, deux enfants jouent avec des bâtons. Le chamelier dresse une grande nappe en typha sur le sable. «Installez-vous.»

Au loin, le soleil descend derrière les dunes, donnant au sable une couleur orangée. Je m’allonge. Le silence est absolu. Rien ne bouge. Personne ne me parle.

De ce que j’en vois, les touaregs sont des personnages très réservés. Ils parlent peu, ne font pas de grandes phrases. Mon chamelier en particulier semble très sage, philosophe. Ses longs silences apaisent autant qu’ils rendent l’humain tout petit.

Autour d’un petit feu, il s’active autour d’une marmite. Ses gestes sont lents et précis, comme s’il les avait répétés maintes fois. Le silence est incroyable. Quelques braises crépitent sous la marmite, mais elles semblent le faire en chuchotant.

Dans le ciel, les étoiles s’allument une à une, paresseuses et jolies. J’ai tellement de questions à poser que je ne sais par où commencer. A vrai dire, j’ai également peur de rompre ce silence merveilleux. Après un long moment, je force la nature: «Comment faites-vous pour vous repérer dans le désert?»

«S’il y a des arbres, nous nous repérons avec les arbres. S’il n’y a pas d’arbre, nous nous dirigeons grâce aux dunes. Et s’il n’y a ni arbre, ni dune, nous attendons la nuit pour nous repérer grâce aux étoiles.»

Pour moi toutes les dunes sont identiques par ici: des amas de sable à perte de vue dispersés sans aucune logique. «Très jeune, nous apprenons à les reconnaître et à la différencier. C’est difficile, mais c’est enseignement progressif. A dix ans par exemple, tu sais aller jusqu’à Tombouctou, mais ton père, lui, sait aller beaucoup plus loin. En voyageant avec lui, tu apprends à traverser le désert jusqu’à Taoudenni ou même jusqu’au Maroc.»

Comme pour me faire signe de me taire, il apporte la marmite emplie de riz blanc ornementé de quelques morceaux de viandes. Je n’ai pas particulièrement faim mais je mange. La viande, de la vache en l’occurrence, est extrêmement cuite. Le riz quant à lui est du riz blanc, sans aucune sauce. Le tout est assez bon, même si du sable crisse sous les dents à chaque bouchée.

Après le repas, nous fumons du tabac traditionnel dans des cigarettes touaregs en buvant le thé. Le regard tourné vers les étoiles, mon chamelier ne parle pas. Je n’ose rompre le silence encore une fois.

Comme les siens, mes yeux se tournent vers l’infini étoilé. Je me sens minuscule, moins qu’une poussière d’étoile. Un millier d’idées, de pensées et de songes tourbillonnent dans ma tête avant de s’envoler vers les cieux.

Et puis plus rien. Ma tête se vide comme un ballon de baudruche qu’on aurait percé. Je suis apaisé.

Quelques secondes, minutes ou heures plus tard mes yeux se ferment. Je m’endors dans les bras de Morphée. Nuit paisible et douce: qu’il fait bon de dormir sous les étoiles!


  • C'est super dit :

    Cette expérience m’intéresse beaucoup.

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