«Il est possible de s’en sortir au Sénégal»

03 avril 2010

Allongé devant la porte de l’immeuble de Padien se trouve un gros chien. 50 centimètres au garrot, l’œil vif, la robe beige, il n’a pas l’intention de me laisser entrer. A chaque fois que je m’approche, il aboie. Je m’arrête, il se tait. Je m’approche, il recommence. Alors, nous restons là tout les deux, l’un en face de l’autre, les yeux dans les yeux. Lui, fier de défendre son territoire, moi honteux d’avoir peur de lui.

Pour me sortir de cette situation sans issue, j’appelle Padien au téléphone pour qu’il descende me chercher. Il se fout de moi: «Bertrand, pourquoi tu montes pas tout seul? T’as peur du chien? Il est gentil pourtant!» Oui, je dois l’avouer j’ai un peu peur du chien.

Nous montons ensemble dans son appartement, en fait une chambre de 5 mètres sur 4 (voir photo). Les murs sont nus, d’un blanc jaune crème. Dans un coin, un ordinateur de bureau est posé par terre. Un grand matelas occupe la majeure partie de la pièce. Les commodités se font dans le couloir. «Installe toi mon ami.» Je m’assieds sur le matelas. Padien s’approche de moi, prend un oreiller et le met derrière mon dos. Comme la plupart des Sénégalais que je rencontre, il fait tout pour que je sois le mieux possible, pour que rien ne me manque.

Finalement, il s’assied en face de moi sur un petit tabouret en bois et commence à préparer le thé. Une enceinte posée sous l’écran de l’ordinateur crachote le dernier album de Youssou N’dour, « Dakar-Kingston » (lire à ce sujet l’article d’Antoine Duplan, parue dans L’Hebdo). Le griot sénégalais, internationalement reconnu, a délaissé le mbalax pour emplir la pièce de rythmes reggae. Une vraie réussite.

Au Sénégal, la préparation du thé est un véritable rituel qui dure longtemps. Alors Padien et moi discutons autour de la bonbonne de gaz défoncée. A 29 ans, il est professeur de mathématiques et de sciences physiques dans un collège de Dakar. Il vit avec son petit frère dans cette chambre d’une petite vingtaine de mètres carrés. Une situation qui n’est pas pour lui déplaire: «Ici, on vit en famille. Si mon frère n’était pas là, je serais dépaysé.» Puis il ajoute: «Mais tu n’étais pas venu pour m’interviewer?» J’acquiesce d’un signe de tête et je sors mon enregistreur:

Padien, comment t’appelles-tu?

(Il sourit) Mon nom complet, c’est Papa Abdou N’Diaye.

Euh… N’Diaye, tu l’écris avec ou sans apostrophe?

Ici, nous mettons l’apostrophe, mais vous les français vous rapprochez tout, alors tu fais comme tu veux!

Tu es originaire de Dakar?

Non, je suis né à Missirah, dans la région de Tambacounda (Ndlr: à l’Est du Sénégal). Puis j’ai grandi à Kaolack (Ndlr: au centre du pays) où j’ai eu mon baccalauréat en 2001. Après, j’ai poursuivi mes études à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Je m’y suis installé définitivement en 2003, lorsque je suis devenu professeur de mathématiques et de sciences physiques au Collège d’enseignement moyen Dalifort (Ndlr: un quartier de Dakar).

Combien gagnes-tu par mois?

Bon, moi je ne suis pas encore titulaire. Je dois encore passer un examen pour le devenir. Pour le moment, je suis remplaçant et je gagne 160′000 francs CFA par mois (un peu moins de 300 euros). Un professeur titulaire gagne 200′000.

Et ça te suffit pour vivre?

Non, ce n’est pas un bon salaire. Pour habiter cette chambre, je paye 40′000 francs par mois, sans compter l’eau et l’électricité. Après, je dois encore envoyer de l’argent à ma famille à Kaolack. Avec toutes ces charges, mon salaire ne suffit pas. Je suis obligé de donner des cours particulier à côté pour m’en sortir. Et même avec ça c’est difficile… L’une de nos demandes syndicales est d’ailleurs une hausse de nos salaires.

As-tu déjà pensé à partir en Europe afin de gagner davantage?

Bien sûr que oui, parce que je suis là et que même si j’ai fait des études universitaires et que j’exerce un boulot convenable, ça ne suffit pas. J’ai des amis qui sont partis en Europe et maintenant ils possèdent un terrain et une maison au Sénégal. Et moi qu’est ce que j’ai?

Serais-tu prêt à partir illégalement?

Non, je ne cautionne pas du tout les sénégalais qui s’embarquent sur des pirogues. Si quelqu’un veut partir, il doit le faire légalement. Par contre, je trouve bien l’existence d’une diaspora sénégalaise installée légalement à l’étranger, qui envoie de l’argent à la famille restée au pays. Mais, personnellement, je ne pense plus trop à partir, parce que je crois en ce Sénégal là. Il est possible de s’en sortir ici.

Dimanche (Ndlr: le 4 avril), le Sénégal fête le cinquantenaire de son indépendance. Qu’est ce que cela représente pour toi?

C’est quelque chose de très important qu’il faut célébrer avec fierté. Nous sommes un pays souverain.

Justement, la France et le Sénégal viennent d’annoncer qu’une grande partie des militaires français installés à Dakar allaient quitter le pays (ils sont actuellement 1′200). Est-ce que cela représente pour toi un signe positif de l’indépendance du Sénégal vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale?

Quand j’étais petit, je pensais que nous étions protégés par la France. Et c’était le cas. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les liens entre ces deux pays se distendent peu à peu et qu’un jour viendra où nous serons vraiment séparés. Je ne vois pas cela comme quelque chose de positif. La France est un pays respecté et écouté dans le monde. L’avoir à nos côtés ne peut être que quelque chose de positif. Tu sais, nous pays africains, nous ne pourrons pas nous en sortir sans les pays occidentaux. Nous avons les ressources intellectuelles, les ressources naturelles, la main d’œuvre, mais il nous manque les ressources financières. Et ces capitaux, seuls les pays occidentaux peuvent nous les apporter.

L’anniversaire de l’indépendance est un peu occulté par des polémiques autour du président du Sénégal, Monsieur Abdoulaye Wade. Que penses-tu de lui?

Je suis un partisan d’Abdoulaye Wade. Il a de grandes ambitions pour l’Afrique en général et pour le Sénégal en particulier. Depuis, son accession au pouvoir (Ndlr: en 2000), il a modernisé les infrastructures, ce qui était la priorité pour le Sénégal. Maintenant, il doit s’attaquer aux autres priorités c’est-à-dire les conditions de vie des Sénégalais. Il faut que tout le monde mange à sa faim dans ce pays et que chacun puisse avoir accès à l’éducation, à la santé et au travail.

Comment expliques-tu que le Sénégal soit l’un des seul pays africains qui soit resté stable politiquement et économiquement depuis son indépendance?

Je pense que nous avons deux grandes chances. La première, c’est que le Sénégal ne possède pas une aussi grande diversité ethnique que ses voisins. Il ya donc moins de conflits. La deuxième, c’est l’existence des confréries. Ici, chaque musulman a son marabout et il l’écoute. Les chrétiens ont leurs évêques et ils les écoutent. Or toutes les autorités religieuses sénégalaises, autant les marabouts que les évêques, prônent la non violence, le partage et le respect. Moi, je suis un disciple de Cheikh Ahmadou Bamba, dont la philosophie est pacifique. Je ne peux pas comprendre les musulmans qui posent des bombes parce qu’ici, violence ne rime pas avec Islam.

Alors tu penses que le Sénégal ne vivra jamais une situation comme celle de la Côte d’Ivoire?

(Il réfléchit) Désormais, certains marabouts ont tendance à entrer en politique. L’un d’eux a récemment annoncé sa volonté de se présenter aux prochaines élections présidentielles, en 2012. Ce mélange de la religion et de la politique n’est pas bon. Il me fait peur. Parce que si les religieux commencent à faire de la politique, qui va réguler les tensions entre le peuple et les dirigeants?


  • Jul dit :

    La grande chance du Sénégal, c’est avant tout la pauvreté de son sous-sol qui a laissé les rapaces à distance… Pas d’Areva comme au Niger, d’Elf comme dans le golfe de Guinée!

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