«Il est difficile d’appréhender le regard de l’Autre»

02 avril 2010

Dans le quartier du Plateau, à Dakar, de vieilles maisons coloniales subsistent encore. Devant chacune d’entre elles des gardiens aux uniformes verdâtres ou bleus foncés, se prélassent et discutent à l’ombre d’un parasol. La proportion de blancs qui circulent dans les rues est nettement plus importante qu’ailleurs. Je suis dans un quartier riche.

En poursuivant la rue Nelson Mandela, j’arrive sur la place Soweto, en fait un centre giratoire surplombé d’une statue de bronze. L’entrée principale du Musée Théodore Monod d’Art africain fait face. A proximité se trouve l’Assemblée nationale du Sénégal, l’Ambassade des Etats-Unis, la Cathédrale de Dakar, l’Hôpital principal et les tours de la démocratie, actuellement en construction.

Le musée en lui-même est constitué de deux bâtiments construits entre 1931 et 1932, dans un style néo-soudanien et colonial, afin d’abriter le Palais du commandement de la circonscription de Dakar. Plus tard, l’édifice deviendra le siège de l’administration générale de l’Afrique occidentale française (AOF), avant d’être entièrement dédié après l’indépendance (1960) à l’accueil, la restauration et la conservation des œuvres de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN), devenu en 1966 l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN également). Tout autour du musée s’étend un jardin ombragé, propre et agréable, où quelques plantes tropicales survivent encore à Dakar.

Coumba Ndoffène Diouf, le conservateur adjoint du musée, m’accueille dans une vaste salle de conférence que l’air climatisé a changée en frigo. Portant une chemise décontractée sur un pantalon de toile gris, il me sert chaleureusement la main. Son visage est cerclé de lunettes fines qui lui confèrent un air sérieux et intelligent.

«Notre musée détient près de 10’OOO pièces d’art, qui proviennent de plus de vingt pays africains, me dit-il avec une certaine fierté. Les premières collections ont été trouvées au XIXe siècle par les colons, puis exposées en 1865 et en 1869 au musée de Dakar. Mais ce n’est véritablement qu’à partir de 1936, lors de la création l’IFAN, que notre collection s’est réellement enrichie.» Je m’étonne auprès de lui que l’administration coloniale ait décidé de laisser autant de pièces en Afrique, plutôt que de les ramener dans les musées français. «Mais ils en ont ramené beaucoup, beaucoup en Europe, souligne-t-il. Le Musée de l’Homme à Paris possède, par exemple, plus d’œuvres africaines que tous les musées d’Afrique de l’Ouest. Pour en revenir à notre musée, c’est Théodore Monod qui a décidé dans les années 1930 de créer un site africain qui soit à l’image du Musée de l’Homme à Paris.»

De part son origine, le Musée Théodore Monod propose essentiellement des pièces issues des anciennes colonies françaises. Masques, statuettes en bois, figurines, instruments de musique… environ 300 objets traditionnels sont exposés de manière permanente. La collection continue année après année à s’enrichir de nouvelles pièces. «Actuellement, nous réalisons une mission de collecte au Sénégal entre Thiès et Saint-Louis. Nous cherchons principalement des instruments de musique et des morceaux de textile.» Je l’interroge sur la manière de retrouver ces pièces, qui doivent également être convoitées par les marchands d’art. «Nous ciblons les notables des villages, m’explique-t-il. Ils nous aiguillent vers les griots ou les tisserands et nous recommandent auprès d’eux. Ensuite, nous tentons d’acheter les objets à leurs propriétaires.»

Si le marché est conclu, la pièce rapportée est ensuite mis en quarantaine au musée. «Cette mise à l’écart a deux objectifs, m’explique Coumba Ndoffène Diouf. La première est de prévenir les risques d’infection. En effet, comme la plupart de nos objets sont en matière organique (ndlr: essentiellement en bois ou en peaux d’animal), il faut les traiter afin qu’ils ne contaminent pas le reste de notre collection. Par ailleurs, cette période permet également aux scientifiques d’étudier les nouvelles pièces.»

Reste ensuite à mettre en valeur ces œuvres afin que le public puisse les découvrir et les apprécier dans les salles du musée. Outre les pièces exposées sur un socle, les conservateurs ont choisi de reconstituer des scènes de vie, comme les sorties de masques chez les Sénoufos de Côte d’Ivoire ou d’autres cérémonies villageoises telles les rites initiatiques, les mariages, et les funérailles.

«Actuellement, je travaille sur le regard de l’Autre, m’explique Monsieur Diouf. C’est vraiment quelque chose de difficile à appréhender. Dans notre musée, nous sommes confrontés à plusieurs types de regard. Il y a celui du sénégalais ou de l’africain de l’Ouest qui vient découvrir sa propre culture. Il y a celui du chercheur qui vient acquérir un savoir. Il y a celui du touriste qui vient regarder des curiosités africaines ou juste passer son temps. Nous devons trouver une manière de présenter nos œuvres qui permettent à chacun de ces regards de découvrir la culture africaine et de la comprendre.»

Musée Théodore Monod d’Art africain
1, place Soweto à Dakar

Entrée: 2′200 francs CFA (3,30 euros) pour les étrangers. 200 francs CFA pour les sénégalais.


  • Jul dit :

    Je connais mal le style néo-soudanien mais le bâtiment fait très Art-déco…

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