«Je prie pour la paix»
23 juin 2010
Sibiloumbaye Diédhiou, roi d’Oussouye, règne sur un royaume de 18 villages qui s’étend du pont de Niambalang à la commune d’Oussouye, à l’extrême Sud-ouest du Sénégal. Vêtu d’un boubou rouge et d’un bonnet écarlate, qui ne quitte jamais sa tête, il s’avère d’une grande simplicité.
Les non-initiés ne peuvent habituellement pas entrer dans son palais. Une petite cour à l’extérieur du Bois sacré leur permettant de rencontrer le souverain. Marque de respect, Sibiloumbaye Diédhiou m’introduit dans la deuxième cour, pas encore véritablement dans le Bois, mais plus totalement en dehors.
Affable, il s’excuse tout d’abord de m’avoir fait patienter, me confie un tabouret en bois, veille à ce que je sois à l’aise. Assis à côté de Koumanibo, il me reçoit avec beaucoup d’humanité et d’humilité, sans hauteur ni prestige excessif, presque d’égal à égal.
Né environ en 1958, Sibiloumbaye Diédhiou a été intronisé roi d’Oussouye le 17 janvier 2000, six ans après la mort du précédent roi, Sibakouyane Diabone, décédé en 1984. «Le poste est resté vacant en raison de la rébellion armée en Casamance, explique-t-il. Les anciens ont décidé d’attendre avant de faire appel à moi, afin de prier pour le retour à la paix dans le royaume.»
L’étranger qui débarque ici pour la première fois peut s’étonner de l’isolement dans lequel vit le roi au milieu d’un bois, fut-il sacré. Sibiloumbaye, les pieds nus, hausse les épaules: les choses matérielles n’ont pas tant d’importances que cela. Lui se voit comme le détenteur des traditions que ces ancêtres lui ont légué. Il est vrai que le pouvoir colonial et les technologies occidentales n’ont pas (encore?) totalement fissuré ce domaine sacré.
Malgré ma méconnaissance des traditions locales, qui induit des questions banales pour ne pas dire triviales, il prend le temps de me répondre, de m’expliquer avec patience et de répéter si nécessaire. Le tout dans un français impeccable.
Il dit agir pour le bien de la Casamance en général et du royaume d’Oussouye en particulier, prône la paix et le dialogue entre les religions. Régulateur social et véritable apôtre de la paix, il répond aux questions de Chronique africaine.
Sibiloumbaye Diédhiou, comment devient-on roi d’Oussouye? Est-ce de père en fils comme dans les monarchies européennes?
Non, ce n’est pas de père en fils. Il y a trois familles au sein desquelles des rois peuvent être nommés. Je fais partie de l’une d’entre-elles. A la mort d’un roi, un conseil de sages se réunit et désigne le successeur. Cela peut être n’importe qui à l’intérieur de ces familles.
Vous attendiez-vous à être nommé par le conseil des sages?
Non, vraiment pas. Je savais que c’était le tour de ma famille, mais mon père et mes frères pouvaient également être nommés. Je ne pensais pas que ce serait moi.
Comment les sages décident-ils de nommer telle ou telle membre de la famille?
Ils observent chaque personne potentielle depuis son plus bas âge et ils y voient des signes. Untel a fait ça, s’est habillé de telle manière ou a dit ça. A partir de ces signes avant-coureurs, ils découvrent qui a une vocation royale et qui ne l’a pas.
Et qu’avez-vous fait avant de devenir roi? Est-ce que tous les jeunes potentiels sont formés à cette fonction?
Non, il n’y a pas vraiment de formation particulière. J’ai d’abord été à l’école élémentaire d’Oussouye, puis j’ai poursuivi ma scolarité à Sédhiou, en Haute Casamance. Ensuite, pendant près de huit ans, j’ai étudié puis travaillé dans la mécanique à Ziguinchor, avant d’être recruté par le Club Med de Cap Skirring. Après, j’ai travaillé à Oussouye dans un campement touristique, puis au centre de Santé de la ville, où j’ai exercé pendant sept ans. Finalement, j’ai été intronisé roi d’Oussouye le 17 janvier 2000.
Pouviez-vous dire «non» à cette nomination?
En théorie, c’est possible, mais en pratique non. Si j’avais refusé de devenir roi, toute ma famille aurait été couverte de honte. Je ne pouvais pas décemment dire non, en sachant le mal et la souffrance qu’une telle réponse allait engendrer.
Quelles fonctions exercent concrètement le roi d’Oussouye?
Je suis ce que l’on pourrait appeler un régulateur social. J’aide les nécessiteux qui n’ont pas à manger; je règle les conflits entre personnes et je gère le royaume. Plus largement, je prie et je fais des sacrifices, pour la paix en Casamance et dans mon royaume. Sans paix, le développement du Sénégal et de la Casamance ne pourra jamais se faire. Heureusement, depuis mon élection par l’assemblée des anciens, le secteur vit une réelle accalmie. Je m’en réjouis et prie pour que cela dure.
Au sein de votre royaume, comment gérez-vous les conflits?
Je n’ai pas le droit de tenir un couteau, un fusil ou tout autre arme. Mon balai est ma seule arme. Mais les gens le respectent et lorsque je le balance ils s’écartent. Parce que si je touche quelqu’un avec, la personne en question doit payer six bœufs et 60 litres de vin de palme.
Comment se passe votre relation avec les autres religions (la ville d’Oussouye est en majorité chrétienne)?
Ici, il n’y a aucun conflit entre les religions. Catholiques, Musulmans, Animistes, nous nous entendons tous très bien et je veille à cette bonne relation. Au moment des fêtes musulmanes, j’offre des cadeaux aux musulmans. Au moment des fêtes chrétiennes, j’offre des cadeaux aux chrétiens. Et lors de nos manifestations (le roi organise deux fêtes sacrées par an, la prochaine étant en septembre, Ndlr), les chrétiens et les musulmans nous offrent également des présents. Et tout le monde vient: il y a des marabouts, des prêtes… tout le monde vient sans différence. Il existe un véritable respect mutuel.
Et comment se passe la cohabitation avec le pouvoir administratif ?
Que ce soit bien clair: je ne fais pas de politique. Quand j’ai besoin des autorités, j’envoie un de mes sujets. Réciproquement, les politiciens peuvent venir me voir ou déléguer une personne pour me solliciter. Je reçois tout le monde, sans distinction. Parmi mes sujets, on retrouve d’ailleurs tous les bords politiques, sans exception.
Une légende raconte que le roi d’Oussouye…
(Il coupe). Il se raconte beaucoup de choses à mon sujet et tout n’est pas vrai. Par exemple, on dit que si je touche une femme avec mon balais, elle devient mon épouse. Ce n’est pas vrai. C’est une croyance populaire bien ancrée qui n’a pas de fondement.
Est-il vrai que vous ne pouvez pas sortir du Bois sacré, ni prendre vos repas en public*?
Je passe la plupart de mon temps à l’intérieur du bois sacré, afin de réaliser des prières, des consultations et des audiences pour le bien de la communauté. Il m’est permis d’en sortir, mais je dois rester au sein des dix-huit villages qui constituent mon royaume, afin d’être disponible pour mes sujets. Je sors donc régulièrement du Bois, notamment pour remercier les gens qui travaillent pour moi.
En ce qui concerne les repas, je peux manger en public si les personnes présentes en sont dignes.
Je voudrais encore poser de nombreuses questions au roi d’Oussouye, mais Koumanibo me fait comprendre que mon temps est écoulé. L’entretien se termine par une poignée de main chaleureuse. «Revenez quand vous voudrez, me dit le roi. Peut-être aux festivités de septembre?»
* Mon guide raconte une anecdote intéressante: en 1903, le roi d’Oussouye, Sihalébé, fut arrêté par les colonisateurs et emprisonné à Sedhiou. Les français ignorant qu’un roi animiste ne peut ni boire, ni manger en dehors du Bois sacré et de surcroit devant un public non initié, ils ne comprirent pas pourquoi le roi se laissa mourir de faim en silence.
