«La presse sénégalaise est un peu muselée»
20 juin 2010
Ibrahima Gassama n’a pas sa langue dans sa poche. Malgré les désagréments que sa liberté d’expression a pu lui causer par le passé, ce journaliste d’expérience -directeur de la toute nouvelle station de radio Zig FM (diminutif de Ziguinchor FM)- parle sans retenue.
Pour Chronique africaine, celui que ses confrères journalistes surnomment «le rebelle» a accepté d’évoquer la situation de la Casamance et son traitement par les médias.
Zig FM émet depuis mars 2009. Quel est l’objectif de cette toute nouvelle radio dont tu es le directeur?
L’objectif est de contribuer à apporter une bonne information à propos de la Casamance, ce qui n’existait pas forcément auparavant. En effet, nous nous sommes aperçus que toutes les informations disponibles sur cette région venaient de l’extérieur, ce qui conduit à des approximations voire à un traitement erroné.
A Zig FM, nous souhaitons inverser cette tendance. 80% de nos informations concernent la Casamance. Et toutes ces infos proviennent de nos correspondants, qui sont disséminés partout sur le territoire casamançais.
Cette région est meurtrie par le conflit. Actuellement, les journaux ne parlent de la Casamance que lorsqu’il y a un affrontement entre les rebelles et les forces armées. Mais la Casamance ce n’est pas uniquement ça et le conflit ne concerne pas l’ensemble du territoire. Il faut aussi parler des choses positives. En diffusant une information de qualité, nous espérons augmenter sa visibilité afin de faire revenir les investisseurs et les touristes.
Justement, puisque tu parles du conflit, quelle est la situation actuelle?
Je ne me considère pas comme un expert, encore moins spécialiste de la crise en Casamance. En tant que journaliste, j’ai couvert de nombreux événements relatifs à ce conflit depuis plus d’une dizaine d’années, ce qui m’en donne une certaine vision. Mais je ne suis pas un expert en la matière.
Ce que je peux dire, c’est qu’après les accords passés en 2004 entre le gouvernement et les rebelles, nous avons connu une période relativement calme. Depuis un an environ de nouvelles tensions ont vu le jour. Le processus de dialogue engagé par le Président Wade souffre, selon moi, de l’absence d’interlocuteurs avertis qui maîtrisent les réalités sur le terrain, et de la kyrielle d’intervenants aussi bien au niveau de l’Etat que du MFDC (Ndlr: Mouvement des forces démocratiques de Casamance) dont le terrain est miné par des divisions et des guerres de positionnement.
Les journalistes ont-ils la possibilité de parler librement de ce conflit au Sénégal?
La liberté de la presse existe au Sénégal. Mais je pense qu’elle n’est pas totale comme mon histoire le montre. En 2005, je travaillais pour Sud Fm (la première radio privée du Sénégal, Ndlr) comme chef de l’antenne régionale de Ziguinchor. Dans le cadre de mes fonctions, j’ai interviewé le chef de l’aile militaire du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), Salif Sadio. Après la diffusion de cette interview, j’ai été arrêté et conduit en prison. On m’a accusé d’être un rebelle, de porter atteinte à la sécurité de l’Etat, seulement parce que j’ai donné la parole au chef des rebelles.
D’autres journalistes, comme Sophie Malibeaux de RFI (Radio France internationale, Ndlr) ont également connu des désagréments en raison de leur manière de traiter le conflit.
Mais le problème de la presse au Sénégal est plus général que la simple Casamance. Il n’est pas rare d’entendre parler de journalistes battus à Dakar ou de rédactions détruites. C’est pour ces raisons que j’estime que, même si la liberté de la presse existe, le gouvernement cherche parfois à la museler.
Ce muselage est-il récent ou a-t-il toujours existé?
J’estime que depuis l’alternance (l’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade en 2000, Ndlr), les rapports entre les journalistes et le gouvernement se sont dégradées. En effet, soutenue soit par des hommes proches soit par des hommes opposés au pouvoir en place, la presse s’est radicalisée depuis 2000. Face à cela, le gouvernement a mis en place un véritable mur en accusant les médias d’être davantage partisan qu’objectif, ce qui n’est pas complètement faux.
Revenons à ton interview de Salif Sadio, chef du MFDC. Comment s’est-elle déroulée?
Il faut remettre les choses dans leur contexte. En 2005, beaucoup, pour ne pas dire tous, pensaient que Salif Sadio était mort. D’où l’importance capitale de cette interview.
Pour faire bref, j’ai commencé à avoir des contacts écrits avec Salif Sadio en 2004. C’est lui qui a pris contact avec moi. Suite à une émission que j’avais réalisé pour Sud Fm à propos du conflit, il m’a envoyé son point de vue. Je l’ai invité à venir donner son avis à l’antenne, mais il était opposé à l’idée. Je n’ai pas lâché prise. Pendant un an, j’ai essayé de le convaincre et, finalement, il a accepté de me rencontrer à ans son quartier général à Baraka Mandioka.
Je m’y suis rendu seul. C’était un trajet difficile. Il faut d’abord se rendre jusqu’à la frontière de la Guinée-Bissau. Puis, je me suis enfoncé dans la forêt. Des piquets avaient été plantés sur le parcours, afin d’éviter que je me perde pas. Néanmoins, les risques étaient réels. Je pouvais tomber sur un rebelle non prévenu de mon arrivée ou marcher sur une mine. Après coup, on m’a traité de suicidaire (rire)! Mais sur le moment, je n’ai pas pensé à tous ces risques. Je ne pensais qu’à mon interview d’un chef rebelle considéré comme mort.
Bref, au total, j’ai passé deux jours seul dans le maquis. Une fois au quartier général, les rebelles ont tout fait pour me mettre à l’aise. J’ai réalisé l’interview de Salif Sadio dans de très bonnes conditions.
Finalement, les problèmes ont commencé à ton retour…
J’ai été arrêté par les forces de l’ordre, la radio a été fermée, l’émission a été arrêtée et quelques temps plus tard, j’ai été muté à la Station de Saint-Louis, tout au nord du Sénégal (La Casamance est à l’extrême sud du pays, Ndlr). Au bout de deux mois, j’ai démissionné de Sud FM, après plus de dix ans passé à l’antenne de cette station.
Et sur le plan judiciaire, as-tu eu des problèmes?
Mon procès s’est conclu par un non-lieu. En revanche, il demeure interdit de diffuser l’interview que j’ai réalisée. Les cassettes ont été saisies.
Et si c’était à refaire…
(Il sourit) Si demain, j’ai à nouveau l’opportunité d’interviewer un chef rebelle, je n’hésiterai pas une seconde. Un bon journaliste peut aller partout, interviewer qui il veut tant est soit-il que la personne en question présente un intérêt pour les auditeurs. En 2005, mon objectif était d’apporter la lumière sur Salif Sadio que beaucoup, pour ne pas dire tous, donnaient pour mort. Si c’était à refaire, je raisonnerai de la même manière.
Ce serait d’ailleurs certainement moins problématique. Il y a peu, un journaliste a interviewé Salif Sadio et cela n’a engendré aucune réaction. Comme quoi les mentalités évoluent.
Zig FM est la propriété du maire de Ziguinchor, Abdoulaye Baldé également ministre de la Défense et des forces armées. N’est-ce pas paradoxal, après les problèmes que tu as eu avec le gouvernement, de travailler pour l’un de ses membres?
(Il sourit). Oui, beaucoup de personnes me font la remarque. Mais avant de m’engager, j’ai mis des conditions très claires et Monsieur Baldé les a accepté. Je reste libre.
Après presque six mois d’existence de la radio, peux-tu tirer un premier bilan?
Financièrement, ce n’est pas simple. Au niveau de l’audience, les retours sont très bons. Il semble que nous soyons parmi les radios les plus populaires sur Ziguinchor et ses alentours. La diaspora casamançaise nous suit également beaucoup via notre site Internet.
Je crois que nous sommes sur le bon chemin et que le public apprécie notre traitement de l’information.
Zig Fm

En lisant votre article je suis étonnée que M. Gassama ne mentionne pas l’élan de solidarité suite à son arrestation et les manifestations dans Ziguinchor. Un grand nombre de personnes se sont mobilisées pour lui apporter un soutien et défendre la liberté de la presse.
Je me demande également pourquoi M. Gassama soucieux « d’une bonne information » n’a pas l’honnêteté de dire que son employeur est l’actuel ministre de la défense et des forces armées. M. Baldé n’est plus depuis 2 ans Secrétaire Général de la Présidence de la République du Sénégal.
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Bonjour,
Juste pour préciser: M. Gassama parle très librement du fait que Zig Fm est dirigé par M. Baldé.
En ce qui concerne le mouvement de solidarité qu’a suscité son incarcération, je suppose M. Gassama trop modeste pour en parler lui-même et je ne l’ai pas interrogé sur le sujet.
Il est néanmoins nécessaire de rappeler, comme vous le faites, que l’arrestation de M. Gassama a suscité un vif élan de protestations de la part des populations de la Casamance, des auditeurs de Sud Fm, des journalistes, ainsi que des ONG.