Du Salève au baobab

30 mars 2010

Il n’y a plus de distances. Avant-hier, je traversais le Pont du Mont Blanc, à Genève. Ce matin, le RER dégoulinait sous une pluie fine, à Paris. Et maintenant, je suis là, sur le tarmac de l’aéroport Léopold Sédar Senghor, à Dakar.

Température extérieure: 28 degrés. Heure locale 21 heures. En à peine quelques heures, un avion m’a déraciné. Je suis passé des sports d’hiver à la chaleur estivale, du Salève au baobab, de Genève à Dakar.

La capitale du Sénégal, véritable carrefour commercial entre l’Afrique et l’occident, compte aujourd’hui plus d’un million d’habitants (2,5 millions avec agglomération), contre seulement 400’000 dans les années 1970. Cette urbanisation galopante a transformé la ville en un vaste chaos plein de vie. Les chantiers pharaoniques comme les tours de la Démocratie se multiplient à côté de quartiers plus authentiques, comme la Medina ou Yoff Village. Entre deux, la circulation est totalement saturée. Elle paralyse la ville et lui confère son caractère complètement désordonné.

J’avais dit que ce n’était pas nécessaire de venir me chercher à l’aéroport mais je suis bien content de voir Babacar derrière les barrières. Au milieu de la foule compacte qui entoure la sortie, je reconnais immédiatement sa stature élancée dans sa longue tunique blanche. Lui aussi me reconnaît:

«Ah Bertrand, mon ami! Où sont passés tes cheveux? Tu les as perdus ? Alors comment ça va ? Nanga dèf?» (comment ça va?). «Ça va, ça va», mais mon wolof n’est plus ce qu’il était. «Ana waa kër ga?» (comment va la famille?). Je comprends, mais je ne connais plus les réponses.

Qu’importe, je suis vraiment content de revoir Babacar, d’autant qu’il représente le meilleur passeport pour sortir tranquillement de l’aéroport. Devant les portes, une nuée «d’aideurs professionnels» se ruent sur les toubabs, autrement dit les étrangers. Untel veut prendre votre sac, un autre va vous chercher un taxi, un autre encore peut vous loger… L’arrivant que je suis, représente une proie idéale, mais Babacar les éloigne avec autorité.

«Bertrand, on va pas prendre le taxi, c’est trop cher. On va prendre un clando.» Comprendre, un taxi clandestin. A cent mètres de l’aéroport, plusieurs voitures banalisées attendent, souvent le moteur ouvert pour chasser la fumée. Babacar aborde plusieurs chauffeurs.

«Salam maleikoum, combien pour HLM Grand Yoff?» Après quelques minutes de discussions, il me montre une voiture: «Bertrand, on peut y aller, il nous prend.» C’est une vielle Peugeot 405, noire avec une aile blanche, dont le coffre ne ferme plus. La carrosserie déglinguée est rafistolée de partout. À l’intérieur, toute la finition a disparu pour ne laisser que la taule apparente. Je monte à l’arrière.

La voiture s’ébranle dans un fracas de cliquetis, avant de s’engager sur la route de l’aéroport. Direction: HLM Grand Yoff, un quartier périphérique au Nord de Dakar centre. Tous les deux à trois cents mètres, la voiture s’arrête. Des passagers montent d’autres descendent. Nous nous retrouvons à quatre sur la banquette arrière. Coincé entre une femme imposante et la portière métallique, je respire par la fenêtre la fumée des cars rapides qui nous dépassent. Après une dizaine de minutes, notre taxi nous dépose devant le stade Léopold Sédar Senghor. Prix de la course: 100 francs CFA, l’équivalent de 20 centimes d’euros. Dans un taxi traditionnel, la course aurait coûté entre 1000 et 1500 francs CFA (2 à 3 euros), selon nos capacités de marchandage.

La nuit est tombée, lorsque que nous entrons dans le quartier. La rue n’est pas bitumée et mes pieds s’enfoncent dans le sable. Ici et là, des personnes sont assises en silence. Elles nous regardent passer sans rien dire. Seules les ombres furtives de quelques chats bondissants troublent la pénombre. Autour de nous, défilent des maisons en parpaings, plus ou moins finies. HLM Grand Yoff est un dédale de rues de ce genre où il est très difficile de se repérer.

La maison où je loge semble, comme beaucoup d’autres, en perpétuel chantier. Depuis l’année dernière, un étage est venu s’ajouter. Pourtant le premier et le deuxième ne sont ni achevés, ni habités.

À l’intérieur, toute la famille est réunie pour mon arrivée. A chacun, je dois répéter les mêmes salutations, une étape très importante ici. Puis vient l’étape du verre d’eau. À chaque fois qu’un invité entre dans une maison sénégalaise, on lui propose un verre d’eau, en signe d’hospitalité. Au pays de la Teranga (hospitalité en wolof), le refuser est assez mal vu. Problème comme l’indique mon guide touristique la «règle d’or» dans les pays tropicaux est «de ne jamais consommer d’eau du robinet».

Nous passons à table. Un énorme plat de semoule et de viande est apporté. Tout le monde se place autour. Pour mon premier repas, chacun a pris une cuillère et mange dans le même plat. Mais ce n’est pas l’habitude. Demain nous mangerons de la main droite, la «faveur» de la cuillère n’étant que pour mon arrivée, sauf si je la demande.

Nous montons chez Babacar, en fait le toit de la maison, seul endroit où la chaleur est acceptable. Balayé par un vent marin et poussiéreux, nous scrutons la ville endormie. Je l’interroge sur sa vie, il me questionne sur la mienne, il est bientôt deux heures du matin (quatre heures en Suisse), lorsque Babacar me demande:

- Alors combien de temps tu restes cette fois?

- Trois mois.

- Et tu vas faire quoi?

- Je vais regarder, écouter, interroger, écrire… Tenter de faire mon métier de journaliste.

- Tu sais Bertrand, ton métier la c’est vraiment important. Il faut pas tenter, il faut réussir, parce que c’est vous les journalistes qui informez les gens. C’est une grande responsabilité.

Je n’ose pas le contredire.


  • Toubab Pierre dit :

    Alors finalement, tu l’as bu ce verre d’eau? Entre la coutume d’hospitalité et la règle d’or de ne jamais consommer d’eau du robinet, tu as transgressé laquelle?

    Je te pose la question car j’ai été confronté à un dilemme similaire. Mes hôtes qui vivaient dans une maison très modeste m’avaient offert un fruit bizarre (mangue?) un peu blet alors que j’avais déjà l’estomac détraqué. Hésitation, malaise… J’avais finalement décliné. Mais plus tard, mon guide m’avait dit que ce genre de refus était mal vu.

    Du coup, je m’en suis voulu à mort de n’avoir pas respecté la coutume. J’ai dû passer pour un touriste arrogant. Difficile de se débarrasser de cette culpabilité de riche occidental…

    Aujourd’hui encore, je m’en veux d’avoir refusé. Si c’était à refaire, je crois bien que je la mangerais, cette mangue blette!

    • admin dit :

      J’ai bu une gorgée, puis j’ai expliqué plus tard dans la soirée qu’il fallait mieux que je boive de l’eau en bouteille.

      Désormais, je ne bois plus que de la Kirène, une eau qui s’est lentement enrichie de nombreux minéraux essentiels à travers les roches profondes du plateau de Diass (si j’en crois l’étiquette).

  • Jul dit :

    Expérience similaire au Cameroun il y a quelques années; J’ai bu le verre d’eau et l’ai payé assez cher au niveau digestif…

  • admin dit :

    Bon, moi pour l’instant je suis en bonne santé ;-)

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